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Les Journées Saint François de Sales 2014

200 journalistes, responsables éditoriaux, communicants étaient réunis les 23 et 24 janvier pour 18èmes Journées d'Études François de Sales 2014. Le thème: "Nos médias bousculés par l'actualité". Avec les témoignages de nombreux intervenants de la presse et de l'Eglise sur les conséquences de l'élection du Pape François et après le débat sur le mariage pour tous. Parmi les orateurs: Gregory Burke, journaliste, consultant en communication au Saint-Siège (notre photo); Mgr Hervé Giraud, évêque de Soissons; Marc Baudriller, journaliste "médias" à Challenge; Guillaume Tabard, rédacteur en chef du Figaro, Dominique Seux directeur délégué de la rédaction des Échos et d'autres encore.

 Le pape François est-il un grand communicant ?

Intervention de Greg Burke "

Même si cela ne s'entend pas beaucoup quand je parle français, je suis un vrai francophile.

Et j’ai toujours rêvé de prononcer mon premier discours en France en tant qu'ambassadeur des Etats-Unis à Paris. Mais, vous le voyez, les choses

ne se sont pas passées comme ça !

Donc, je vous demande de bien vouloir excuser mon français.

Car je n’ai jamais vraiment étudié cette langue, je l’ai juste pratiquée au fil de mes contacts. Mais je n’ai pas abandonné tout espoir.  Certes, je ne deviendrai jamais ambassadeur en France, mais je pourrais, en faisant quelques efforts, apprendre le français. Cette intervention est donc un bon entrainement pour moi. J’espère seulement qu’il ne sera pas trop douloureux pour vous.

Alors, le pape François est-il un grand communicant ?

La plupart des gens, se fondant simplement sur l’évidence, vont répondre OUI.
Mais une réponse plus complète, plus précise, serait.. NON, OUI, et PEUT-ETRE.  ATTENDONS DE VOIR…

De fait, c’est un peu compliqué. Donc, laissez-moi vous expliquer…


NON

Appeler quelqu’un un « grand communicant », c’est un peu comme l’appeler un « grand acteur ». Les comédiens, les comédiennes sont merveilleux.  Nous les aimons tous. Mais s’ils sont merveilleux, c’est sur scène, et à l’écran. Si vous n’êtes plus un adolescent, vous ne comptez pas sur un acteur, du moins pas de façon normale, pour vous conduire à la bataille ou vous enseigner comment bien vivre la vie.  On pourrait ainsi citer de nombreux exemples d’acteurs dont vous ne voudriez à aucun prix comme modèles de vie.
Mais, en tant que catholiques, nous tournons nos regards vers le pape, le Vicaire du Christ, pour nous guider dans nos vies. Nous voulons tourner nos regards vers quelqu’un qui soit plus qu’un grand acteur, un grand communicateur, quelqu’un de beaucoup plus profond.

Evidemment, il existe différentes manières de communiquer. Ainsi, peut-être Benoît XVI, lorsqu’il se trouvait sur scène devant des dizaines de milliers de personnes, n’a-t-il pas été un « grand communicateur », mais comme professeur, comme enseignant, il a été remarquablement efficace. Et aussi dans ses interviews, si longs qu’ils en devinrent des livres. C’est ainsi que la publication par Vittorio Messori du « Rapport Ratzinger »publié en France en 1985 sous le titre « Entretien sur la foi », chez Fayard) il y a plus de 30 ans a eu un énorme impact dans les cercles intellectuels de l’Eglise. Aux Etats-Unis, il s’en est vendu près d’un demi-million d’exemplaires.
Sans oublier « Lumière du monde », ses entretiens avec Peter Seewald, qui valent largement le détour, surtout au vu des événements que nous avons connus l’année dernière. On y voit à la fois l’humilité et la foi d’une personne toute entière tournée vers le service du Seigneur. A cette lumière, sa renonciation prend tout son sens.

En son temps, de nombreuses personnes ont voulu dénigrer Ronald Reagan en l’appelant un « grand communicant ». Et il l’était vraiment. Il avait travaillé son jeu d’acteur. Il avait une présence physique exceptionnelle, un excellent sens de l’humour, sans oublier le sens du temps. Ainsi qu’une grande confiance, en lui-même, dans les autres, et dans son pays. Quand vous essayez de communiquer, ce sentiment de confiance, ce n’est pas rien.

Au fond, le problème de ce label « Grand communicant », c’est qu’il suggère une sorte de vêtement vide. Comme un beau costume, fait sur mesure à Milan ou à Londres, mais avec beaucoup de questions sur ce qu’il contient vraiment, si tant est qu’il contienne vraiment quelqu’un ou quelque chose…
Ce n’est pas ici que nous allons débattre du cas des différents présidents américains. Mais je soulignerais seulement deux points qui les aident à être des grands communicants :
Tout d’abord ils disposent d’une véritable armée de gens qui définissent leurs meilleurs profils, qu’il s’agisse de photo, de vidéo, de Tweeter et de tout le reste.
Et ensuite le fait qu’ils travaillent selon une mentalité anglo-saxonne, et en anglais, deux conditions qui facilitent la production de paroles fortes.
Un seul exemple : lorsque Ronald Reagan a lancé à son homologue russe Gorbatchev, le 12 juin 1987 à Berlin, devant la porte de Brandebourg son fameux « Mr Gorbatchev, Tear Down this Wall », que l'on pourrait traduire par « Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur ! », cela n’a duré que six secondes, mais chacun s’en souvient.

Et je dois bien l’avouer, au Vatican, nous n’avons pas une armée de gens pour nous dire comment réussir la bonne photo, la bonne image, comment placer les gens sur scène, travailler la lumière et la place de chacun, Et nous n’avons pas non plus une mentalité anglo-saxonne.

Mais nous avons quelque chose de mieux. Avec la pape François, nous avons un homme d’une grande intériorité. Quelqu’un avec un profil spirituel très, très profond. Un homme qui non seulement a lu l’Evangile, mais qui en fait le cœur de son existence. Ce que nous pouvons voir avec le pape François, ce n’est pas quelqu’un qui a étudié les techniques de communication les plus sophistiquées, mais quelqu’un qui a étudié la vie du Christ.

Dans l’une de ses homélies matinales, le pape a évoqué Mère Teresa rappelant que, si chacun sait ce qu’elle a fait pour les pauvres, peu de gens ont réalisé à quel point la prière tenait une place centrale dans sa vie. Qu’est ce qui fait vraiment vivre François ? Les heures passées en prière, en méditation sur les Ecritures. C’est cela qui lui permet ensuite, le moment venu, de s’adresser aux fidèles et au reste du monde.

Donc ma première réponse serait NON. Le pape n’est pas un grand communicant, juste un homme de Dieu avec une très forte vie intérieure. Son secret, c’est le silence. Le véritable moteur de l’effet François, c’est ce que nous ne voyons pas.

OUI

Mais en même temps, la réponse est OUI, François est un grand communicant.

Et je suis vraiment désolé de vous dire que ce n’est pas parce que nous disposons d’un véritable service de marketing et de communication qui fait tourner tout cela. J’aimerais que ce soit le cas, et nous y travaillons. Mais ça ne marche pas comme ça.

Sur ce plan, je ne suis pas certain que la « machine de communication » du Saint-Siège fonctionnera un jour parfaitement, mais elle pourrait être mieux organisée. Compte tenu de l’histoire de cette institution, il n’est pas surprenant que, au fil des époques, les manières de diffuser notre message aient évolué de façon assez diversifiée.

Par exemple, le quotidien « L’Osservatore Romano » a été créé il y a plus de 150 ans et Radio Vatican il y a 80 ans. Plus tard ont été créés la Salle de Presse, le Centre de Télévision du Vatican, et le Conseil pontifical pour les communications sociales. Chacune de ces entités a sa propre histoire et dispose de sa propre autonomie. C’est un fait. Mais ce n’est plus un secret pour personne : nous avons besoin d’une meilleure coordination, d’une meilleure intégration, et cela fait partie des réformes en cours.

Il y a déjà des choses qui se font. Elles peuvent paraitre mineures mais marquent des pas importants. Comme par exemple l’unification des procédures d’accréditation des journalistes, et le lancement de notre portail en ligne « News.va », en cinq langues. Une toute petite équipe diffuse ainsi l’ensemble des sources d’information du Vatican sur un même site.
Il faut mentionner aussi, alors même que beaucoup mettent en cause nos anachronismes, notre présence très active dans le champ des réseaux sociaux : Twitter, Instagram et l’application « Pope App ».
Twitter, on le sait,  été notre grand succès l’an dernier, même avant l’élection du pape François. Avant même d’envoyer son premier Tweet, Benoit XVI avait déjà un million de followers, puis deux millions et demi après quelques mois, alors qu’il ne tweetait que quelque fois par semaine.
Aujourd’hui, le pape François tweete presque chaque jour, et il a été désigné comme le leader mondial le plus influent dans cet univers, non pas tant en raison du nombre de ses followers (bien en dessous de ceux d’Obama ou de certaines vedettes) mais en raison de ses nombreux « retweets ».

Certes, Tweeter et les autres médias sociaux ne sont pas la seule source de l’efficacité de la communication du pape, mais ils y contribuent, et ils contribuent certainement à diffuser le message plus rapidement. Il y a 15 ou 20 ans, vous n’auriez pu voir ces images étonnantes du pape à Copacabana que si vous étiez assis à la maison devant un écran de télévision. Maintenant vous les voyez en temps réel sur l’écran de votre téléphone. Plus la peine d’attendre la parution du quotidien papier le lendemain pour voir les photos. Elles sont sur votre téléphone quelques secondes après avoir été prises.

Tout cela est bel et bon, nous pouvons certainement faire mieux. Nous avons été très conservateurs dans notre utilisation des médias sociaux.. Nous devons faire mieux. Notamment par une meilleure coordination.

Mais il ne s’agit là que de moyens. Et les moyens ne sont pas le secret d’une bonne communication. Le secret, c’est le message. Mon ancien patron à Fox News, Roger Aisles, l’avait bien compris. Il y a quelques années, il avait publié un livre sur la communication publique intitulé : « Vous êtes le Message ». Sa thèse est très simple : si vous tenez vraiment à quelque chose, si vous êtes passionné par vos idées, alors vous allez les communiquer d’une manière très efficace.

Le pape François est un passionné de l’Evangile. Sa mission est de partager ce message de l’amour et de la miséricorde de Dieu.

Evidemment, plus le message est simple, mieux c’est.  Regardons quelques exemples politiques. C’est fou ce que vous pouvez dire en trois mots. Par exemple, rien de plus simple que « Non aux impôts » (quelque chose qu’apparemment on n’entend pas très souvent en Europe ces derniers temps…) Tony Blair avait été très efficace sur ce plan, veillant à des messages simples, compréhensibles par tous. Comme son fameux slogan : « Un nouveau Labour pour une nouvelle Grande Bretagne ».

Prenons certains exemples du pape François :

« Dieu vous aime ». C’est simple et attractif.
Idem pour « Dieu pardonne toujours ».
« Des pêcheurs oui, des corrompus, non ! »,
ou encore « La joie de l’Evangile ».

Ces phrases simples et fortes nous ramènent à Twitter.

Lorsque le compte Twitter du pape (@pontifex) a dépassé les dix millions de followers en seulement un an d’existence, un éditorialiste italien du « Corriere della Sera », Beppe Servergnini, a publié un article se félicitant de ce succès pour le Saint-Siège. Je dois dire que cela nous a fait chaud au cœur, compte tenu des nombreuses oppositions que nous avions du surmonter au début. Et pas seulement des oppositions de l’intérieur. De nombreux protecteurs auto-proclamés de la papauté voulaient épargner au Saint Père les commentaires négatifs qui résulteraient de sa présence sur Tweeter. Je dois saluer ici l’action du Conseil pontifical pour les communications sociales et de la Secrétairerie d’Etat qui ont estimé qu’il s’agissait d’un risque mineur comparé aux énormes bénéfices qu’on pouvait en attendre. Et il faut aussi faire crédit à Benoît XVI. En dépit du fait qu’il était un pape « du papier et du crayon », il a écouté ces avis et donné son accord au projet.

Le pape François n’est pas plus un pape des réseaux sociaux, du moins à titre personnel, mais il comprend leur pouvoir et leur potentiel. Et il s’exprime, et agit, d’une manière qui le conduit à une transmission simple et claire du message. Nous en avons de nombreux exemples :
« Qui suis-je pour juger ? », « Le berger qui sent l’odeur de ses brebis », « Une Eglise pauvre pour les pauvres », « L’Eglise est un hôpital de campagne », « La porte d’une mère est toujours ouverte pour ses enfants. »

Et puis le fameux « Priez pour moi », probablement la phrase la plus utilisée par ce pape, qui en dit beaucoup sur l’homme qu’il est.

L’autre clé de la bonne communication de ce pape est la spontanéité et le naturel avec lesquelles il s’exprime et se comporte. Lorsqu’il lit la plupart de ses discours et homélies, ce qu’en retiennent les médias, ce sont ses gestes et ses remarques spontanées. Elles sont vraies, elles sont naturelles, elles partent du cœur, et atteignent ainsi leur but.

LES GRANDES IMAGES

Et puis, évidemment, il y a les photos et les images. Je rappelle un commandement en trois mots pour le journaliste. Il a l’air simple mais n’est pas toujours facile à mettre en pratique : « Ne racontez pas, montrez ! »

C’est d’autant plus difficile à faire pour un pape que son rôle consiste à parler, à s’exprimer et à lire, des homélies, des discours et des prières. Mais si vous voulez communiquer à grande échelle, vous devez aussi montrer, donner des exemples concrets de ce que vous dites.

Dans ce domaine, le pape François dispose d’un avantage certain. Il multiplie les contacts physiques avec les fidèles. C’est un véritable rêve de photographe. Les images sont si fortes, elles disent par elle-même tant de choses, qu’on n’a plus besoin d’aucun mot. Et c’est extrêmement efficace en matière de communication.

(Juste une histoire : l’an dernier à New York, une vidéo sur internet a eu un grand succès. Elle montrait un policier achetant des chaussures pour un SDF un soir de grand froid. Vous n’auriez pas pu rêver d’une meilleure promotion pour les forces de police. Et ce fut efficace précisément parce que cela n’avait pas été pensé dans un tel objectif. »

Les images les plus frappantes du pape n’ont pas non plus étaient préparées. La seule chose qu’il a demandé est du temps et de l’espace avec les malades et les souffrants.

Il y a tant d’exemples de ces images qui ont frappé.. Le pape montant dans le bus après le conclave, payant sa note à l’hôtellerie, lavant les pieds des prisonniers un jeudi saint, laissant un enfant handicapé mental monter dans sa papamobile, embrassant un homme atteint d’une horrible maladie de peau, se faisant photographier avec des jeunes à St Pierre, s’installant à lavant de sa petite Ford, levant le pouce sans arrêt, se coiffant d’un casque de pompier. Et le plus fort : le petit garçon montant sur le trône durant la rencontre des familles !..


Le pape payant sa note au lendemain de l’élection a fait le tour du monde, manifestant à tous que la prêtrise est un service, pas un privilège.
Et il y a aussi beaucoup d’autres images que nous n’avons pas vues. Je pense à Dominique Mondreau, ce jeune américain souffrant de paralysie cérébrale. Descendant de sa papamobile le jour des Rameaux, peu après son élection, le pape l’a embrassé, rendant ainsi concrète la réponse chrétienne à la « culture du jetable, culture des déchets ». La vie est précieuse. Toute vie est précieuse.

Il y a chez ce pape un sens de la spontanéité que les gens trouvent incroyablement séduisant. C’est très frappant. Autrefois, les gens étaient catéchisés à travers l’art et les vitraux. Aujourd’hui, beaucoup reçoivent l’Evangile à travers des petites vidéos et des images sur le Net. Par exemple,  il y avait quelque chose de poignant dans cette image du petit garçon qui s’était installé sur le trône du pape, place Saint-Pierre à l’occasion de la rencontre des Familles et qui avait refusé d’en descendre.

La plupart ont trouve cela mignon. Mais en fait, cela voulait dire bien plus. En 2008, lorsque nous sommes partis avec Benoît XVI aux Etats unis, il avait répondu à une question de mon confrère John Allen sur les abus sexuels commis par des prêtres, et il avait dit : « C’est une trahison de tout ce que signifie être prêtre. ». L’image de ce petit garçon qui voulait absolument rester aux côtés du pape en a été l’illustration : une vision positive de tout ce que signifie vraiment être prêtre, une figure paternelle en laquelle vous pouvez avoir totalement confiance.

SUR LE MESSAGE

En fait, le pape François a complètement ré-orienté le message. Dieu vous aime, Dieu vous pardonne, Les portes de l’Eglise vous sont grandes ouvertes., L’Eglise et ses ministres sont là pour servir le peuple.

Il est intéressant de voir à quel point l’effet François a été important. Certes, cela dit beaucoup du pape, mais cela dit aussi beaucoup du monde.

Comme le dit Petula Dvorak, du Washington Post, « Le pape François fait juste son travail, un clerc manifestant de l’humilité, de la compassion, de la tolérance et de l’amour. » Mais qu’y a-t-il là de si révolutionnaire, de si intéressant pour les médias ? Je crois que Dvorak a raison quand elle écrit : « Nos âmes ont faim et soif. Nous avons besoin de vertu, de générosité, de gentillesse ». Le monde a faim et soif de nourriture spirituelle.

Le cardinal Dolan, de New York, a appelé le pape « le curé de paroisse du monde ». Il y a là quelque chose de vrai.  Ce que nous voyons faire par le pape François, c’est ce que font tous les bons prêtres à travers le monde, c’est ce que font la plupart d’entre eux.. Ils visitent les malades, baptisent les enfants, ils prient avec vous quand vous venez les voir avec tous vos problèmes, petits et grands.  Ils font tout ce qu’ils peuvent pour animer les écoles catholiques, ce qui n’est pas toujours facile. Ils aident à faire vivre des orphelinats, des hôpitaux, s’assoient au confessionnal pour réconcilier les gens avec Dieu, ils conseillent les époux. Et par-dessus tout, ils écoutent. Où donc cela peut-il se trouver aujourd’hui, sauf à payer un psy ? Les prêtres essaient simplement d’amener aux gens l’amour de Dieu.

Pour des tas de raisons, la société a construit une sorte de caricature de la prêtrise. Et ce n’est pas toujours joli.. surtout quand cela met en jeu le sexe, l’argent et le pouvoir.  Evidemment, c’est complètement injuste.

(J’ai fréquenté une école jésuite dont la devise était « Des hommes pour les autres ». Les jésuites qui y enseignaient vivaient cela. Evidemment, ils avaient leurs défauts, leurs faiblesses, mais c’étaient des hommes bien. Certains étaient en chemin vers la sainteté..)

Les gestes simples du pape François, et par-dessus tout sa patience, sa gentillesse, sa compassion pour quiconque souffre ou est malade, tout cela est en train de faire tomber cette caricature. Et pas seulement parce que ce sont des actes d’un bon prêtre, mais ce sont surtout ceux d’un bon chrétien : ils montrent comment agit un bon chrétien.

L’effet François fonctionne parce que le pape est crédible. Ces actions sont celles d’une personne profondément nourrie par l’Evangile. Et c’est ce qu’il nous demande à tous.
Si nous ne nous sentons pas remués, mis au défi par le pape François, ou par l’Evangile, c’est peut-être parce que nous ne le lisons pas avec suffisamment d’attention. Cela me rappelle la phrase du pateur luthérien Dietrich Bonhoeffer, qui déplorait ce qu’il appelait la « grâce qui ne coûte rien», selon laquelle il suffirait d’aller à la messe le dimanche pour croire que vous êtes meilleur que tout le monde et que vous pouvez vous coucher en paix le soir.

Le pasteur protestant Dietrich Bonhoeffer, qui avait un sens profond des exigences d’une véritable vie chrétienne, et qui en a perdu la vie, assassiné par les nazis, a dit quelque chose qui résonne comme les propos du pape François : « Seuls ont le droit de chanter du grégorien ceux qui crient avec les Juifs. » Si l’Evangile que vous dites suivre ne fait pas de véritable différence dans votre vie quotidienne, dans la manière dont vous servez les pauvres ou vous élevez contre l’injustice, alors vous n’avez pas le droit de dire que vous prenez au sérieux votre foi chrétienne.

Le pape François a suscité un intérêt considérable dans le monde entier. S’il avait voulu faire parler de lui et de son nom, alors il aurait été nommé le communicant de l’année, mais pas l’homme de l’année.

Certes, beaucoup se demandent comment François va réformer la Curie, le Vatican, ce qu’il va faire de l’IOR, la banque du Vatican. Tout cela est important, mais ne doit pas faire oublier l’essentiel.

Le travail du pape n’est pas de faire fonctionner la Curie. Il consiste à animer les cœurs et les esprits d’un milliard deux cents millions de catholiques à travers le monde, et de tous les hommes de bonne volonté qui voudront bien l’écouter. Et il y en a beaucoup, peut-être plus que jamais.

Ce que signifie une bonne communication pour le pape, c’est sa capacité à faire réfléchir les gens, à changer leurs comportements. L’argent est-il une idole pour moi ? Pourquoi je fais courir des rumeurs au boulot ? Est-ce que je prie pour les gens avec lesquels j’ai des problèmes ?

Réformer la curie romaine prendra du temps et des efforts. Mais cela prendra bien plus de temps et d’effort pour que chacun d’entre nous tente de prendre l’Evangile au sérieux.

C’est vrai que le pape François aide la plupart d’entre nous à se sentir bien. Certains l’ont remarqué : c’est cool d’être catho aujourd’hui. Nous voyons le pape embrasser et étreindre des personnes malades et souffrantes et nous pensons : « Wow, c’est beau ! » Mère Teresa nous faisait la même impression.
Mais ce sera seulement quand nous commencerons à nous sentir inconfortables et que nous commencerons à nous demander   « Qu’est-ce que je fais de mon argent, de mon temps, de mes talents ? » que son message, alors, sera vraiment passé..


G. Burke (avec Frédéric Mounier pour la traduction)

23 Janvier 2014

 

Mon ministère épiscopal à l'heure de Twitter
+ Hervé Giraud - 23 janvier 2014

`

 

L'évangile de ce jour m’a conduit à cette #twittomelie : Mc 3,9 Il leur dit de tenir une barque à sa disposition pour que la foule ne l’écrase

pas. #twittomelie Tout succès exige un espace de recul.

Je vous remercie de me donner ce matin cette barque pour prendre moi-même un peu de recul sur trois ans de pratique de Twitter, alors que sort aujourd’hui en librairie un ouvrage qui en publie l’essentiel. Dans la crise traversée par le livre religieux, c’est un peu ma contribution à la cause des libraires et des éditeurs.
Pour comprendre les conséquences de la pratique de Twitter sur mon ministère épiscopal, il faut préalablement envisager les raisons de mon investissement sur ce média. J’avais pris l’habitude d’écrire de brèves homélies sur la page de mon diaire épiscopal hébergé par le site du diocèse . C’est à l’occasion du week-end des Tisserands , à Paris, il y a exactement trois ans, le 23 janvier 2011, qu’un geek m’a signalé que mes petites méditations étaient des « tweets », m’encourageant vivement à les « tweeter ». Le soir même je me suis inscrit sur ce réseau comme @mgrgiraud. Et depuis, je n’ai cessé de poster quotidiennement une twitthomélie, sans savoir où cela me conduirait vraiment. Aujourd’hui, je dénombre plus de 5200 abonnés de 40 pays différents.
Je souhaiterais exprimer en quelques mots ce qu’a été ma posture sur Twitter comme évêque, et ce qui a changé dans mon ministère et ma vie épiscopale depuis que je pratique ce média social ou Réseau Social Numérique.

Tweeter m’a obligé à une posture, à une déontologie précise.

En fait, je me suis inspiré de mon diaire sur le site internet de mon diocèse, qui s’appuie, d’une manière ecclésiologique, sur l’inspiration du concile Vatican II :
- dans l’esprit de la constitution Dei Verbum, je donne quotidiennement une phrase de l’évangile du jour avec une homélie assez brève, appelée lectiomélie ;
- dans le sens de Lumen gentium, j’informe de mon agenda et, à travers cela, de mon ministère et de ma vie d’évêque ;
- dans l’optique de Gaudium et spes, je propose quelques informations glanées ici ou là sur l’Église et le monde de ce temps.
Sur Twitter, j’ai essayé dès le début de transposer cette même attitude ecclésiologique cohérente : rester dans mon ministère de simple évêque tout en utilisant au mieux un média comme Twitter. Je me suis tenu à la Parole de Dieu. Je n’ai pas voulu tweeter mon agenda, ni directement et immédiatement sur des sujets d’actualité, ceci pour élever le débat par la Parole de Dieu et se contenter d’un minimum de présence pour être visible et actif sur Twitter.
Si je m’en suis tenu à l’évangile commenté, c’est effectivement parce que ma première mission d’évêque est d’annoncer la Parole de Dieu et de l’expliquer. Il m’a donc semblé conforme à cette mission prophétique d’envoyer par ce média des messages évangéliques. A nous, chrétiens, Benoît XVI demandait d’avoir «l'audace d'habiter ces "nouveaux aréopages"». Comme évêque, je me devais de donner un exemple de ce qui peut se faire et ce sentier me semblait bien tracé afin d'annoncer l’Évangile dans l'espace numérique.
À ce titre, je n’ai pas voulu seulement tweeter des versets bibliques, ni envahir le réseau de versets plus ou moins adaptés à l’actualité. J’ai souhaité m’en tenir à une goutte, ou  à une miette d’évangile : mieux vaut rafraîchir qu’inonder, même bibliquement ! Il m’a semblé plus juste de me tenir à l’aspect objectif du temps liturgique et de me mettre « sous la Parole » avec mon propre commentaire. Ainsi, ma propre parole ne tombe pas d’en haut, mais du cœur de la Parole. Cela ne produit pas la même impression qu’un commentaire écrit d’autorité, sans référence. De plus, ce choix de tweeter sur la Parole de Dieu adoptait d’emblée une posture œcuménique en prenant les Ecritures comme base. Nombreux sont d’ailleurs les protestants avec qui je partage sur Twitter.

Tweeter a élargi la dimension universelle de mon ministère épiscopal prophétique.

Ainsi, Tweeter correspond pour moi à un choix missionnaire. Comme vous le savez, l’évêque doit être « le premier annonciateur de l'Évangile par la parole et par le témoignage de sa vie » . Cela commence donc par ma propre conversion ! Comme évêque, j’ai besoin d’entretenir ma propre vie spirituelle en me nourrissant de l’Évangile, en étant un auditeur de la Parole et comme « à l'intérieur de la Parole » . Or, pour devenir un familier de la Parole de Dieu, rien de plus motivant que de tweeter chaque jour mon homélie. La twitthomélie m’a finalement obligé à être encore plus fidèle à la Parole de Dieu. C’est donc, de façon singulière, Twitter qui m’a conduit à plus de lectio divina et à une meilleure connaissance des textes par la concision que ce média exige ! Cela rejaillit même sur mes homélies dominicales. Tweeter a donc aussi influencé ma manière épiscopale de donner l’homélie.
Ce que j’ai constaté également, c’est l’utilisation par les prêtres de ma twittomélie quotidienne. Le hashtag « #twittomelie » a été récupéré et développé par des twittos italiens ou des religieux français ou des fidèles qui se sont mis à commenter la Parole de Dieu sur Twitter. J’ai donc notamment élargi mes contacts avec des prêtres d’autres diocèses, mais avec un rapport plus fraternel que paternel. Je suis donc devenu un évêque-frère-twitto dans ce réseau, tout en restant évêque-père dans mon diocèse, sans confusion ni concurrence.
Certes, j’ai continué à exercer mon ministère d’enseignement par la catéchèse, les contacts directs, mais la pratique du monde numérique a élargi ma vision. Dans ces aréopages modernes, je ne m’éloigne aucunement de mon ministère épiscopal mais partage  le souci de l’Eglise universelle porté par l’ensemble du collège des évêques. Ces moyens me permettent certes de dépasser les limites d’un diocèse, mais ce n’est pas contraire à ma mission qui, comme l’explique le Concile, doit exprimer une véritable sollicitude vis-à-vis de l’Église universelle. Twitter m’oblige à ne pas raisonner uniquement en termes de diocèse, mais de « mission universelle », élargissant l’espace de ma tente diocésaine et universalisant mon ministère épiscopal.
J’y vois également un moyen d’entrer en contact avec des non-croyants qui, eux-aussi, m’ont envoyé des messages encourageants : « Je ne partage pas vos convictions mais c'est joliment dit ; le message est universel et a une portée en dehors du religieux. » Un autre : «  Je me décris comme athée, pas agnostique… je me demande si ma non croyance est bien fondée » !

Tweeter a changé mon rapport à l’information.

J’ai fait le choix de m’informer par Twitter, abandonnant la visite des sites favoris pour me cantonner à ceux que je repère par mes abonnements Twitter. Cela m’a obligé à bien choisir mes abonnements, ce qui ne veut pas dire que je ne suis que l’élite des twittos ! J’ai choisi de m’abonner à des sites institutionnels connus de tous (La Croix, Le Monde, Le Figaro, Libération, Osservatore Romano, Pontifex…) et aussi à des journalistes étrangers, des geeks, des avocats, des médecins, des non catholiques, des gens ordinaires, des twittos de lignes politiques, sociales ou religieuses très variées. Cette pratique me permet d’être plus justement informé qu’avant.
Depuis Twitter je m’informe plus et plus rapidement. Cela me prend donc certes du temps dans mon ministère épiscopal. Cela peut être chronophage, mais c’est aussi un choix qui m’inculture vraiment dans ce qui se dit, se pense sur Twitter, avec la vive conscience que ce n’est pas le tout de la vie ! Je prends de la distance pour ne pas m’imaginer que ce qui se débat sur Twitter est obligatoirement la préoccupation première de nos contemporains. Je ne veux pas non plus, dans la vie ordinaire dans mon diocèse ni sur Twitter vivre dans une cathobulle. Mes visites pastorales me mettent dans la réalité du département de l’Aisne ! Twitter me place dans une réalité autre mais qui n’est pas toute virtuelle. J’apprécie que les twittos repèrent des articles pertinents et les signalent. On anticipe par là l’apparition et l’évolution des débats et polémiques.

Tweeter a changé mon rapport à la communication.

Désormais je peux organiser moi-même ma communication via Twitter. De manière imagée, je peux dire que j’habite un « quartier de Twitter ». J’en connais quelques habitants, leurs règles, leur langue. Je lis ce qui se dit, suis questionné, réponds parfois mais seulement en DM pour éviter absolument la noyade dans des débats qui deviendraient chronophages. Dans tout cela, je sais que j’engage plus que moi, mais je ne suis ni me considère comme le porte-parole de l’épiscopat. Il faut veiller à rester dans sa mission, se permettre parfois un peu d’humour et bien considérer Twitter comme un lieu où se reçoit l’altérité des points de vue. Il ne faut vivre ni dans une cathosphère, ni dans une twittosphère !
En étant présent, j’ai pu participer à quelques débats éristiques - les débats sur la traduction du Notre Père se poursuivent jusque dans les DM de Twitter - ou à des moments forts de l’actualité comme la renonciation de Benoît XVI et l’élection du pape François.
Twitter m’a aussi conduit à être encore plus positif, à ne pas tomber dans la superficialité, l’approximation, ni encore moins dans l’irrespect. Au-delà de la profusion des mots et des images qui circulent sur internet, le réseau est aussi un formidable lieu d’échanges qui peut échapper aux excès du langage. J’ai donc appris à dire plus et mieux en peu de mots répondant en cela à l’idée transmise par le pape François : « Résume ton discours. Dis beaucoup en peu de mots (Si 32,8).  » Twitter aura donc accentué en moi l’esprit de concision, la précision des mots… à moins que ce ne soit précisément ce goût pour la concision qui m’ait vraiment conduit à tweeter ! Cette brièveté ne sature pas l’espace de la parole et m’invite à dire : « À vous la parole ».

Mais surtout ma pratique de Twitter m’a fait mesurer le manque d’écoute, le manque de recul, et les flots d’invectives dont nous sommes capables sur les réseaux comme ailleurs. Je rejoins bien la réflexion de Benoît XVI : « les médias sociaux ont besoin de l’engagement de tous ceux qui sont conscients de l'importance du dialogue, du débat raisonné, de l’argumentation logique. » « Le dialogue et le débat peuvent s'épanouir et grandir aussi quand on converse et prend au sérieux ceux qui ont des idées différentes des nôtres. » Il faut être bien accroché pour respirer la pollution dont le milieu Twitter n’est pas indemne ! Comme Jésus a respiré l’air de Bethléem, de l’Égypte, de Nazareth, de Capharnaüm… et de Jérusalem, il nous est nécessaire aussi de respirer l’air des réseaux. Je pense utile d’inviter à temps et à contre-temps à réfléchir.
Tweeter a élargi ma notion de réception

Ma pratique de la twitthomélie m’a aussi amené à penser toujours plus à partir de la réception. C’est un bel outil pour apprendre à s’adresser à son prochain dans un langage le plus simple et le plus universel qui soit… comme Jésus ! Le fait de tweeter des homélies m’a obligé à m’arrêter sur quelques mots de l’Evangile, à ne pas vouloir tout dire et à essayer de dire autrement, de rendre accessible. Il faut trouver la longueur d’onde de l’autre. Je ne cible pas un public mais pense aux publics, à une possible réception par des non-catholiques, sans pour autant s’interdire le kérygme. Le pape François décrit dans La joie de l’Evangile qu’un prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. Avec Twitter il me faut contempler un peuple plus vaste ! D’où l’importance d’écrire aussi sur des phrases d’Evangile qui retiennent moins naturellement ma propre attention, ou sur des thèmes qui me sont moins familiers.

Twitter m’a fait connaître médiatiquement et dans d’autres milieux.

Ma pratique de Twitter m’a conduit aussi à devenir plus connu. Ce n’était pas et ce n’est toujours pas mon but : j’en connais les limites et risques humains ou spirituels. Il est, en outre, toujours amusant de se voir interpellé comme le twittévêque ou MgrTwitter ! Il m’a donc fallu gérer de nombreuses interviews journaux, radio, télévision. Plus proches de chez moi, les quotidiens locaux, plutôt peu enclins par le passé à écrire positivement sur l’Église, ont multiplié des articles sur ma pratique de Twitter tout en couvrant avec une bienveillante attention mes visites pastorales. Il y a comme une confiance qui s’est installée avec des journalistes. Tweeter a élargi et facilité ma relation à la sphère publique.
Le fait même qu’un évêque tweete a attiré l’attention des jeunes. Je devenais un évêque branché, mais surtout proche, accessible, à qui on peut envoyer un tweet afin d’obtenir une réponse rapide !

En définitive

Twitter m’a révélé que je pouvais être un addict comme un autre ! Je comprends mieux maintenant les diverses addictions - travail, alcool, drogue, internet…- mais je me soigne ! Plus sérieusement, Twitter m’a mieux fait prendre conscience que la « richesse de l’activité médiatique »   c’est le lien étroit tissé avec des personnes, en l’occurrence des twittos et des internautes. Les contributions des autorités et institutions établies ne seront reconnues qu’en fonction de leur pertinence, de leur précision, de leur politesse, de leur humour, de leur positivité, de leur qualité d’écoute et de présence, et surtout de leurs arguments ! Car l’argument d’autorité ne fait plus autorité et l’autorité se gagne aujourd'hui par tous ces éléments. Je suis donc passé d’une transmission qui fonctionnait plus sur un mode vertical - haut vers le bas et bas vers le haut, linéarité de la première dimension - vers une communication qui comprend davantage l’horizontalité - en toile ou réseau, surface en deux dimensions, où tout ne passe pas par l’évêque. Mais aujourd'hui, il s’agit de passer un peu à la 3D pour faire percevoir la présence même de Dieu. En habitant ce sixième continent, je signifie, comme d’autres, que Dieu habite aussi cet espace nouveau, qu’Il aime ceux qui l’habitent, qu’Il les rejoint d’une manière que Lui seul connaît. Je vous remercie.