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La vérité pour le journaliste

Document UCIP 2001/2002

 

C’est un paradoxe. Alors que la société de l’information nous offre aujourd’hui les moyens techniques les plus performants pour communiquer, les opinions publiques doutent de plus en plus des journalistes et de leur capacité à dire la vérité. Or chercher et fournir aux citoyens la vérité sur les événements et les personnes est l’obligation, démocratique et éthique par excellence, du journaliste. Mais cette obligation morale se heurte à de nombreux obstacles, externes et internes, à notre profession. On vient de le voir encore ces derniers mois à propos du clonage, de la guerre en Irak ou de la pneumopathie, par exemple. Il apparaît donc très utile que l’Ucip s’interroge, réfléchisse et fournisse des éléments de jugement sur cette question centrale dans un prochain document.

 

Ce document, intitulé provisoirement « La vérité pour le journaliste » pourrait s’articuler autour de trois axes majeurs :

 

1. Quelques traits majeurs de la vérité journalistique

 

Pour l’Antiquité et le Moyen-Age, la vérité est « l’adéquation de la pensée et du réel ». Vue idéale d’une vérité absolue, que les philosophies du sujet et du langage, ainsi que toutes les sciences humaines contribueront à nuancer.

 

Nous percevons mieux aujourd’hui que la vérité est obligatoirement relative, car elle est dite par des personnes (conditionnées de mille manières) à d’autres personnes (tout aussi conditionnées). En outre, cette vérité s’incarne dans un langage. Ensuite, le sujet qui prétend proférer une vérité s’exprime sous l’emprise (consciente ou inconsciente) d’une idéologie individuelle ou collective. Enfin, celui qui émet s’adresse à des destinataires situés dans un cadre statutaire ou un moment événementiel particulier.

 

Conclusions pratiques : la vérité est à construire (elle n’est pas posée dans l’absolu) ; elle est partielle (l’énonciateur choisit une dominante) ; elle n’est pas isolée (elle entre dans un ensemble signifiant) ; elle est tributaire d’un système de pensée et de langage ; elle est médiatique (échange entre personnes) ; elle s’exprime dans l’espace-temps (elle est historique et géographique) ; elle surgit sur un terreau culturel et socio-politique ; elle n’échappe pas à l’emprise d’une idéologie (politique et/ou religieuse).

 

2. Tentations et ambiguïtés : les obstacles à la vérité

 

La vérité journalistique ne peut être ni univoque ni purement objective. Elle doit être honnête - ce qui n’est plus que sincère - et constituer une parole juste. A condition de surmonter un certain nombre de tentations et d’ambiguïtés qui constituent des obstacles réels à sa recherche. Parmi ces obstacles, on peut citer :

 

1. La logique marchande. Cette logique pousse l’informateur à choisir certaines « vérités » plutôt que d’autres, à aboyer avec la meute ou à lancer un scoop surfait ou mensonger.

L’impératif de rentabilité est certes incontournable, mais il est devenu en cette fin de siècle une source de stress éthique : jusqu’où tricher pour vendre ?

 

2. La concurrence professionnelle.  Cette concurrence pousse à des « arrangements » avec les pouvoirs politiques, les institutions culturelles et religieuses, les managers économiques et médiatiques, les annonceurs publicitaires, les confrères, les « amis ». La concurrence sauvage tolère même les coups bas. Lucidité et courage éthiques sont à cultiver pour jauger sa propre indépendance d’esprit.

 

3. Le statut de grands-prêtres de l’information. Ce statut porte les journalistes à se constituer en « clergé », détenteur d’une vérité autoritaire et intolérante. Leur examen de conscience devra souvent s’appliquer à l’esprit de chapelle auquel ils sont sujets.

 

4. Les approximations. La mission de pédagogue qui incombe à tout informateur exige de lui une maîtrise en son domaine, régulièrement ré-alimentée, pour éviter les approximations qui souvent trahissent plus la vérité qu’un franc mensonge. Sa mission de juge des événements et de leurs acteurs lui impose aussi une vérification de son échelle de valeurs, pour éviter l’erreur judiciaire.

 

5. Les simplifications hâtives. L’exigence d’objectivité, horizon de l’informateur public, est mise à mal par la précipitation, qui conduit aux simplifications hâtives. Chacun a droit à l’erreur, mais non à l’à peu près. Et, si l’on s’est trompé, le devoir de rectification s’impose. Quand on n’est pas sûr, l’honnêteté demande l’usage du conditionnel. Et, si l’on n’a pas de solution à un problème, l’objectivité consistera à bien poser la question, pour aider à regarder et à saisir l’objet du débat.

 

6. Les arrangements. La pulsion créatrice incite tout signataire de presse à arranger la vérité. Publier, c’est choisir. Ecrire, c’est embellir. Le journaliste met en forme. Il n’est jamais loin de mettre en scène. Il lui faut séduire. Sa conscience morale doit prioritairement s’exercer dans une gestion clairvoyante et modeste de son narcissisme d’auteur.

 

3. Les conditions nécessaires à la vérité

 

Pour que la recherche constante, mais difficile de la vérité s’avère efficace, un certain nombre de conditions sont nécessaires. En voici les principales :

 

1. Le professionnalisme dans la collecte et la vérification de l’information (examen critique des sources), dans la présentation (volonté d’éclairer, rejet du sensationnel et du sentimentalisme, refus de l’équivoque et de l’appel aux instincts), dans l’acquisition et l’entretien d’une culture (pour combler les ignorances fondamentales, prendre un recul universaliste, situer le partiel dans un ensemble).

 

2. Tout n’est pas à dire. Le culte de la vérité impose parfois le silence ou le voile. Au-delà des interdits officiels (respect de la vie privée, protection des faibles) s’impose une sensibilité personnelle pour s’interdire certaines informations ou façons d’informer. La conscience du journaliste éveille ainsi celle des informés : le respect de l’interdit structure les relations humaines.

 

3. Se comporter en acteur social. L’opinion publique fait du journaliste non seulement un informateur, mais un formateur du jugement, un fournisseur de références, un guide d’options. Notamment, dans le cadre d’un Etat de droit et d’une société pluraliste, le journaliste a mission d’éducateur en démocratie.

 

4. Dire d’où l’on parle, surtout si l’on adhère à une idéologie fortement structurée. Le journaliste ne doit pas avancer masqué. Cela n’exclut pas une démarche autocritique vis-à-vis de son propre groupe d’obédience : le droit de regard interne cautionne l’honnêteté de l’informateur.

 

5. Tenir compte du public auquel on s’adresse. Le devoir de vérité suppose que l’on s’informe du statut et des attentes des « consommateurs », qu’on tienne compte de ses réactions et de ses critiques constructives.

 

En guise de conclusion

 

La vérité, pour le journaliste catholique, n’est pas seulement une exigence éthique. A travers la personne même de Jésus, le Christ, elle est à la fois don de Dieu (Je suis le chemin, la vérité, la vie) et condition d’une relation authentique avec Lui (Nul ne va au Père que par le Fils qui est Vérité). De ce fait, la Vérité est aussi l’une des routes obligées de la paix entre les hommes comme l’a si bien exprimé l’encyclique « Pacem in Terris » voici quarante ans. D’où l’importance que médias et Journalistes soient de vrais artisans de vérité pour que la Paix advienne. Tel a été l’appel de Jean-Paul II à l’occasion, précisément, de l’anniversaire de Pacem in Terris.